Événements 99

Événements 99, Anne-James Chaton, éditions Al Dante, 2001
In “art press” mai 2002

On ne peut parler d’Evénements 99 qu’en termes d’extériorité, de figures du dehors, ce qui noue un point de tension paradoxal dans ce qui apparaît comme un journal tenu au plus près du réel. La prose industrielle d’Anne-James Chaton joue comme si les affects s’étaient autonomisés dans le travail de la machine ; les notes de paiements, informations d’après coup, les bulletins automatiques, sont à peine perturbés par des noms propres ramenés au plus petit dénominateur commun de marques de cigarettes, de billets SNCF. Voilà pour l’effet de surface, qui semble ne donner que des effets sans cause, et effacer l’intimité du scripteur. En fait, c’est à une sorte de psychanalyse par l’externe que se livre l’auteur, inversant la superficie à la profondeur. Ce parti pris de la chosification met au jour des ressorts invariants, des «passions» de répétition, d’achats ciblés, qui en disent plus long qu’aucun divan. La fiche technique, les procédures d’identification, amènent à une transparence qui défait le sujet de son histoire. Elles n’inscrivent rien et pourtant dans l’alignement monocorde, sériel, que l’auteur leur fait subir, un point aveugle se découvre : l’être social se superpose à l’être tout court. De ce broyage, Anne-James Chaton fait un dispositif d’écritures, et en cela il arrive au poème, avec une force d’évidence peu commune.

©Anne-James Chaton, Encyclopédie Rectangle, 2015, collage, 56 x 48,4


Ce listing de l’infini mécanique, sans dénoncer ni chercher à témoigner, montre devant quel degré
d’a-politisme, c’est-à-dire sans décision propre, nous sommes placés. Evénements 99 est accompagné de deux CD, ils déroulent par samples, boucles, la voix d’Anne-James Chaton, devenue matériau sonore. À la vitesse d’un prompteur, des messages politico-journalistiques traversent ce mur du sens, pour dire, là encore, le recouvrement de l’événement par le stéréotype, la pensée réflexe.

Yan Ciret

 

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