B.M. Koltès, face à l’Occident

Vivre l’écriture comme une passion sacrée, une chasse spirituelle, un don de soi qui touche au plus profond de l’âme, c’est ce que dévoile la correspondance de Bernard-Marie Koltès dans Lettres. Un feu brûlant illumine des messages, qui vont de l’enfance à la mort en 1989, – il y a vingt ans. Il faut comprendre que son théâtre romanesque est vécu comme une mission qui met l’art au service des condamnés du monde occidental. occidentkoltesCeux qui ont été rejetés dans ses marges. Dans la confession de cette recherche de l’absolu, il écrit à sa mère, en 1976 : « Je me suis trouvé en contact – pour la première fois peut-être, en tout cas d’une manière aussi violente – avec ce qui doit constituer le plus bas niveau de la classe exploitée, ou du moins celui qui m’a le plus bouleversé, (…) ils portaient la marque horrible d’une vie détruite déjà, sur leurs visages. » On est loin de la légende dorée, du dramaturge emblématique des années quatre-vingt. Ces examens de conscience abondent dans ces lettres, ils rappellent les Carnets de Dostoïevski, les mystiques, qui seront déterminants pour ce qu’il faut appeler, une vocation à la sainteté.

On a remarqué la beauté sauvage d’un style qui renouait avec la fiction, le lyrisme cosmique et sophistiqué du dramaturge, l’excellence de son théâtre à embrasser l’espace des interzones sociales. Il a souvent été loué, pour sa rhétorique classique qui introduit une étrangeté baroque, à l’intérieur de la langue. Une altérité si radicale, qu’il est aussi « celui par qui le scandale arrive » quand il remue, dans ses pièces, les troubles de l’identité française. Conrad écrivait, peu avant de disparaître, dans un texte inachevé Légendes : « Sans doute devrait-on accueillir cette sorte de reconnaissance imaginaire du passé avec la douce mélancolie que porte en lui le passage du temps, si elle n’était souvent défigurée par la sottise, à laquelle aucune légende ne peut échapper tout à fait (…). » Avec Lettres, on s’éloigne des parages d’un chromatisme facile, dans lequel Koltès a été enfermé, réduit à une sorte de comète rimbaldienne traversant le ciel théâtral. Ce serait lui ôter sa dimension historique, la profondeur en perspective d’une vie inscrite dans le schisme politique entre l’Orient et les dérives des ombres portées de l’Occident. La même confrontation qui se découvre dans les romans les plus ténébreux de Conrad, les généalogies raciales, de folie, de bruit et de fureur de William Faulkner.

Dans la même lettre à sa mère, il décrit cette volonté de « sauver » l’envers perdu de notre monde : « Tout pour moi, s’était mystérieusement clarifié, sur tous les plans : il n’y a pas d’issue possible hors d’une adhésion complète à la cause et au mouvement de la classe ouvrière, de tous les exploités en général – les raisons, je t’en ai donné déjà, mais elles sont plus nombreuses encore, toutes décisives ; cette conviction-là, je l’avais, je l’ai encore plus que jamais ; cela seul peut donner un sens à mon travail, travail qui est l’unique raison de vivre. » Ce passage est la pointe de cette transmutation, d’un anarchisme christique, issu d’une éducation catholique en milieu jésuite vers l’hypothèse communiste. Devenu militant du Parti, il croit dans la Révolution prolétarienne mondiale en marche, qu’il superpose à la métaphysique chrétienne, il signe désormais : « Yours for the revolution ». Mais très vite, la figure de l’étranger se radicalise, parabole et métaphore de la différence, mais aussi corps irradiant, symbole bien réel. Dans une lettre envoyée du Nigeria à Hubert Gignoux, il lui écrit : « Non, vraiment, la lutte des classes n’est ni une chose simple, ni même prévisible ; les voies de la lutte des classes sont impénétrables ! Comment croire une révolution possible dans les marais de l’incohérence, de la corruption, de la morale (apparente) du profit et de la servitude acceptée. »

C’est de l’Afrique, dont il parle, comme d’un continent qui resserre en lui la part sacrifiée de la richesse des nations, la plus proche en cela de son amour aussi évangélique qu’érotique des « damnés de la terre ». Brigitte Salino retrace cette épopée intérieure, passant par les expériences théâtrales, les films La Nuit perdue qu’il a tournée ou Nickel Stuff fantastique roman en forme de scénario ; elle confronte la vie « en dehors » du voyageur qui va vers la révolution sandiniste au Nicaragua, comme vers les icônes christiques d’Andreï Roublev à Moscou. Sa biographie insiste sur cette poétique darwinienne des races : « Mais personne, et surtout aucun metteur en scène, ne peut oublier que la présence des étrangers dans le théâtre de Koltès a un sens. Le nier, c’est nier « l’autre », et avec lui une part essentielle de l’héritage de Bernard-Marie Koltès. » On pense à Jean Genet captif amoureux de ses héros palestiniens ou plus encore à Pierre Guyotat et son « peuple biblique » d’esclaves absolus, mêlant théologie de la prostitution et pur matérialisme charnel. « La malédiction de la race noire vient de Dieu, mais la malédiction de la race blanche c’est le noir qui, éternellement, sera l’élu de Dieu parce qu’un jour, il l’a maudit », Koltès joint ce passage de Lumière d’août à une lettre de New York, de mai 1983, envoyée à François Regnault. L’un des rares interlocuteurs à faire le lien entre, l’univers intellectuel, théâtral (une seule lettre à Patrice Chéreau dans ce recueil), et l’outre-monde de Koltès. C’est l’un des signes multipliés à l’infini dans Lettres, de ces retours vers une renaissance en l’autre, ailleurs. Qu’il soit à Lagos ou à Barbès celui qui se fait appeler Cheik Abdallah K. ne poursuit dans ses nuits que l’occasion de naître à nouveau, de changer de racines, de généalogie. Il veut ressusciter de son vivant, devenir un transfuge de l’Occident, se réincarner en Manuel, Pedro, tous ses hétéronymes qu’il se donne. Ce qu’il décrit, à son frère François Koltès, à partir d’une vision de Tikal, la cité maya engloutie, qu’il rechercha juste avant de mourir. Dans la prescience de ce mouvement originel, il lui dit : « Le principal, c’est cette révélation de se trouver devant quelque chose qui ne fait pas une minute penser à nos ruines de châteaux ou à nos cathédrales, quelque chose de tellement sophistiqué, de tellement secret, qu’on croit assister à un retournement du sens du temps, et qu’on est devant l’élaboration interminable et progressive d’un projet d’avenir très lointain. » Celui qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir, dans ce revirement du temps. Koltès a toujours voulu vivre l’au-delà, jusqu’à son dernier message avant d’être emporté par le sida : « In God we trust – Do we ? »

Yan Ciret

Article paru dans la revue artpress n°361

Bernard-Marie Koltès
Lettres
Nickel Stuff, scénario
Éditions de Minuit

Brigitte Salino
Bernard-Marie Koltès
Éditions Stock