Nathalie Quintane : les déroutes du sens

Yan Ciret, article publié dans la revue art press n°290

Formage,  Les Quasi-Monténégrins suivi de Deux Frères Éditions P.O.L

Qui aime la chansonnette ne pourra qu’aimer Nathalie Quintane. Depuis quelques livres subtils, déstabilisants, cette écrivain a réussi son tour de force : rejeter la notion de style, et être arrivée à un degré x de l’infini de l’écriture. Qu’est-ce à dire ? Qu’entre ces deux extrêmes elle est parvenue à se frayer un chemin étroit, sinuant à travers la sociologie et la poésie pure. Elle a inventé un scrabble mallarméen, une sorte de grille faite de logiques verbales, de fabulations, assez serrée pour paraître vraisemblable. N’importe qui pourrait s’y perdre, mais le lecteur n’aura aucune peine à y retrouver sa place, son monde d’habitudes, son «prosaïsme» le plus profond même.

Quintane

 

Pourtant, le mode narratif de Nathalie Quintane a tout pour dérouter, il se joue des lois de l’improbabilité, tout en exerçant de stricts paramètres d’observation sur les mœurs de ses contemporains.

Cela pourrait la faire passer pour une lointaine héritière de Swift, Sterne, Jarry, ou plus proche de nous de Perec et de l’Oulipo. Alors quel est le secret de ces livres fuyants, instables, qu’on ne saurait résumer sans les réduire ? Avançons une réponse provisoire. Avec Formage, sa dernière parution, elle donne une partie de sa méthode : surtout pas de discours sans une désorientation constante du sens. Ce qui ne veut pas dire que rien ne s’énonce, – bien au contraire –, un théorème imperturbable (c’est une comique, sans rire) assimile le réel à un vaste jeu de pistes, à une instruction d’hypothèses, à des relevés d’événements incalculables. C’est son stratagème de base, la linguistique a un inconscient obstiné : le réel. Sa structure en est le langage, mais son mobile, son alibi, en dernier ressort, est une fiction. Son inventaire sera aussi infini que rempli de conjectures démontrées par l’absurde, de spéculations à la loupe grossissante, d’axiomes sémantiques, extrapolés jusqu’à la cristallisation d’une parabole à entrées multiples. Nous existons trop, et nous ne sommes pas assez. Dans cette contradiction aussi loufoque que pascalienne (le réel est opaque, invérifiable, la fiction se calcule), tout peut s’engouffrer, la vérité, le politique, l’improbable, le sentiment, et même un rien de pathos bien dissimulé. C’est ainsi qu’il faut prendre l’auteur à ses propres pièges, par la littéralité. Sous le ludisme, sur l’humour, derrière la chute burlesque ou infantile, en travers de l’ironie, Nathalie Quintane se découvre comme l’une de nos grandes ethnologues, une passonaria du «fait vrai», de la réalité la plus crue. En un mot, Formage est un livre paradoxalement balzacien, un livre qui fera concurrence à tous les états civils possibles.

Vite embarquée dans le sillage de la «post-poésie» expérimentale, Nathalie Quintane s’est aisément détachée pour rejoindre le groupe de tête de ceux qui œuvraient au sein de la Revue de Littérature Générale. Elle a en commun avec Pierre Alféri ou Olivier Cadiot non seulement une détestation de l’emphase, mais une idée de la mécanique, du format à géométrie variable, de l’espace textuel travaillé par le montage. Quelque chose d’oblique (l’écriture) est à habiter, à occuper, à construire, il faut y trouver sa place pour y survivre. Les machines peuvent faire l’affaire, mais pas sans les hommes. C’est à cet endroit que Formage livre quelques clefs. Plus encore que ses précédents ouvrages, il accroît ces «déplacements», où des décalages créaient des surfaces planes, en trompe-l’œil, ainsi le Saint-Tropez irréel de Saint-Tropez – une américaine, la Jeanne D’Arc de Jeanne Darc. Par cette spatialisation sans profondeur, Nathalie Quintane obtient mieux qu’une chromo mythomane, elle fait entendre une voix passée sous silence, celle du mineur, de la relativité, du «peu de réalité» des faits. En même temps, quelque chose nous dit qu’elle est dans le vrai, que tout s’est bien passé tel qu’elle le raconte. Ce trouble est aussi une technique. Ainsi «formage», que l’on pourrait prendre pour un néologisme, signifie bien «opération qui donne sa forme à un objet manufacturé».En 1877, il voulait dire «dessin». Cette distance d’interprétation (disons entre les mots et les choses), l’auteur l’utilise comme une série de cadastres qui, par calques, se recoupent les uns les autres, se superposent, mais avec un «bougé», des glissements. Les figures des trois parties de Formage se retrouvent les mêmes, à chaque chapitre, et pourtant sans réassurance que l’on puisse réellement les identifier. Le flou réside dans l’accumulation d’une somme d’exactitudes, la science conduit droit à l’hallucination, tandis que les équations ne pourront jamais se passer d’inconnues. Elle écrit à un endroit : «Il n’y a qu’un espace fonctionnel – ce qu’on appelle une servitude sur un cadastre – entre chaque article du dictionnaire, et encore est-il réduit au maximum». C’est ce lien ténu qui va de l’écriture à l’espace qui permet à Nathalie Quintane de réduire l’écart entre vérité et mensonge, une chose avec son contraire. Rien ne progresse, et pourtant tout avance, mais en tous sens et «en même temps» ; pareillement aux horoscopes qui émaillent le livre, et qui montrent comment, sans psychologie, on peut relier l’infiniment cosmique à l’infinitésimal.

La littérature de l’auteur se lit en plan, comme dans son livre Mortinsteinck, le livre du film ; elle se défie des modèles originaux, préférant les stéréotypes, plus souples, susceptibles de modifications, de combinatoires. On retrouve cette dilection pour les sosies, les «similis», sur le modèle rousselien de la doublure, dans ses pièces radiophoniques les Quasi-Monténégrins et les Deux Frères. Dans la première, un peuple disparu (dans les Balkans, pas par hasard), une enquête bureaucratique pour le retrouver, à la fin un langage créé de toutes pièces par un adolescent éclaire la supercherie, d’une complexité plus grande encore. Dans Formage, les opérations de ce type abondent, la Pologne, c’est-à-dire nulle part, devient le parangon de la plasticité de toute forme, un homme n’a plus d’autre langage que le mot d’Orangina, le monde autour implose ; la révélation paradoxale se fait alors éminemment politique, un recopiage, une photocopie, un coupé/collé pourvu qu’il soit exact, dans son décentrement, en introduisant un élément hétérogène, dynamite tout un système ; puisque tel que l’indique calmement Nathalie Quintane : «Toute proposition rapportant un fait inhabituel serait susceptible d’être un programme politique.»

 

 

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