les fantômes irréguliers de l’avant-garde

Yan Ciret, article paru le 1er juillet 2006 dans art press

Aux Éditions Allia
Jean-Marie Apostolidès et Boris Donné
Ivan Chtcheglov, profil perdu 

Ivan Chtcheglov
Écrits retrouvés 

Patrick Straram
Les bouteilles se couchent

Aux Éditions Sens&Tonka
Patrick Straram
La veuve blanche et noire un peu détournée 

La disparition de l’horizon des utopies fait réapparaître des spectres que l’on croyait définitivement engloutis. Ils reviennent de ce lieu qui signifie littéralement «nulle part». Il faudrait s’interroger sur ces figures hamletiennes, elles ont été le plus souvent la part maudite des avant-gardes esthétiques et politiques. Le sujet est donc plus vaste et plus crucial qu’on pourrait le croire.
Il touche un point d’actualité où la production a remplacé la projection. Ces fantômes et ces revenants arrivent, en leur temps, pour démontrer que produire, ou post-produire, génère sa propre contradiction. Comme si l’utopie, par un renversement général, se trouvait être devenue la tâche aveugle, le négatif de la production. L’écart, entre ces deux termes, qui paraît aujourd’hui incommensurable, ne sera jamais refermé tant que ces spectres viendront nous hanter.

fantomesguy-debord

Les parutions qui se succèdent depuis quelques années, notamment aux éditions Allia, ramènent à la surface ces naufragés de l’utopie. L’une de ces figures immatérielles se nomme Ivan Chtcheglov dit par pseudonyme Gilles Ivain. Combien savent qu’il fut à Guy Debord, ce que Jacques Vaché fut pour André Breton ; et plus encore que son influence sur les conceptions de l’urbanisme actuel a été décisive (1) ? On ne connaissait, jusqu’à présent, que le Formulaire pour un urbanisme nouveau, véritable pierre angulaire de la théorie situationniste. Ce texte écrit par Chtcheglov, alors qu’il n’a que dix-neuf ans, en 1953, est publié dans le premier numéro d’Internationale situationniste. D’une certaine manière, il fait figure de prolégomène à la nouvelle internationale qui vient d’être créée par Guy Debord et le peintre Asger Jorn. Les topiques situationnistes, telles qu’elles apparaissent en 1958 dans cette revue, précèdent de façon inaugurale le Formulaire pour un urbanisme nouveau. Dans les deux cas, il s’agit d’accomplir l’art, en le dépassant dans la totalité de la vie, autrement dit, rien de moins que la fondation d’une nouvelle civilisation. Il faut revenir sur ces Définitions de la psychogéographie, de la dérive, du détournement, de la construction de situation et de l’urbanisme unitaire. Elles fondent une véritable plateforme de réalisation de l’avant-garde dans la sphère politique et sociale. Jamais un mouvement n’avait été aussi précisément programmatique d’un tel bouleversement de structures, allant de l’anthropologie économique à la création de nouvelles villes libérées de tout utilitarisme, jamais non plus un mouvement avant-gardiste n’avait été aussi loin dans l’intervention dans l’espace public. C’est le rêve de l’œuvre d’art totale qui va tenter de s’effectuer et que les situationnistes n’auront pas tort d’identifier au «moment» de la révolte de Mai 68. Soulèvement auquel ils auront beaucoup «œuvré» et qu’ils considéreront comme l’apogée de leurs idées.

Une histoire secrète

À ce fil linéaire de l’histoire, quelque chose fait pourtant résistance, à l’endroit de l’articulation, du passage dans un fondu enchaîné de la théorie utopique dans sa pratique révolutionnaire. On aurait là un dédoublement de perspectives, l’une étant exclusive de l’autre. C’est à cette intersection problématique que se situent les livres conduits par Jean-Marie Apostolidès et Boris Donné soit Écrits retrouvés d’Ivan Chtcheglov et leur essai biographique Ivan Chtcheglov, profil perdu. Passé l’éblouissement de pouvoir lire, enfin publiés, les lambeaux précieux d’une œuvre dont l’importance est symétriquement inverse à sa brièveté lacunaire, on se met à penser aux malentendus, aux dénégations, qui entourent encore Guy Debord. Mais aussi à l’oubli, le passage sous silence, l’occultation dont a fait l’objet Chtcheglov. Les textes retrouvés renouvellent la vision de tout un pan de ce que l’écrivain américain Greil Marcus appelle «l’histoire secrète du vingtième siècle».

 

Guy Debord Directive n°2 - 17 juin 1963 - Huile sur toile

Guy Debord Directive n°2 – 17 juin 1963 – Huile sur toile

Il faut saluer le minutieux travail de recoupement d’archives, d’enquête et d’érudition dont ont fait preuve Jean-Marie Apostolidès et Boris Donné, allant jusqu’à exhumer le manuscrit original et complet du Formulaire pour un urbanisme nouveau. Mais sans la fidélité insistante de Debord pour Chtcheglov, de telles parutions auraient-elles pu avoir lieu ? Sans doute celui qui allait sombrer dans la folie, l’internement à vie aurait-il achevé son propre processus de disparition et d’effacement sans le sauvetage par l’œuvre du premier. De manière parallèle, il y a pour Guy Debord une ligne continue, circulant sa vie durant, qui est celle de son ancien compagnon : Gilles Ivain. On peut même dire que, dans la dernière partie de sa vie, l’auteur de Panégyrique n’aura de cesse de revenir sur ces années d’amitiés, dans le Paris des marginaux irréguliers de leurs dérives nocturnes. Alors comment expliquer la manière réitérée, dans les textes accompagnant Écrits retrouvés et dans la biographie Ivan Chtcheglov, profil perdu, de l’appui constant sur une sorte de divorce ? Les auteurs conjuguant deux thèses, celle de la paranoïa allant jusqu’à la haine, qui débute pour Gilles Ivain à partir de son exclusion de l’Internationale lettriste par Wolman et Debord en 1954, et celle d’une appropriation par ce dernier des apports essentiels de son ami ; le transformant en une mythologie de la genèse situationniste tout en refermant sur lui son Tombeau épique.

 

On peut déplacer ce point de vue, sinon le juger partial, pour voir en profondeur comment se joue là une sorte de rupture entre l’utopie et l’histoire, entre la dialectique et les logiques du rêve, de l’inconscient. Comment le projet situationniste cherchait la coïncidence de ces termes, avant que l’emballement politique des années 1960 n’oblige à laisser de côté cette origine. L’IS est passée alors, pour reprendre les termes de Vaneigem : «Du spectacle du refus au refus du spectacle.» L’un des textes d’Écrits retrouvés : «Réflexions sur l’échec de quelques révolutions dans le monde», donne la mesure de la distance qui s’est opérée. On peut y lire : «Ces grands mouvements qui se préparent à la surface du globe prouvent qu’on ne saurait prévoir la naissance d’une civilisation s’étendant à toute l’humanité. L’affaire se complique encore du fait que, pendant une durée variable, l’organisme en formation est entièrement invisible. Le stade de vie parasitaire se traduit par une action ignorée du public s’opérant dans un milieu fermé occulte. Le rôle des sociétés initiatiques est très grand. L’immense majorité de celles-ci avortent.» Si l’on relie ceci avec ce que Chtcheglov perçoit dans la revue Internationale situationniste «Le style des textes est souvent en partie en contradiction avec leur contenu. (…) Je crois que c’est un défaut, tout comme les excès hermétiques, elliptiques du Formulaire, qui en font aussi une énigme, voire un texte “alchimique”» –, on ne peut que constater l’achoppement dans le temps de la visée révolutionnaire d’une part, et de l’autre le dérèglement rimbaldien du réel ; comme si l’on ne pouvait simultanément «changer le monde» et «changer la vie». Cette césure apparaissait déjà clairement dans les motifs d’exclusion de Gilles Ivain publiés dans Potlatch n°2 : «Mythomanie, délire d’interprétation – manque de conscience révolutionnaire». Même si Debord est revenu sur ce jugement, devant l’évidence de la maladie psychique de Chtcheglov, le différend demeure non pas comme un antagonisme, mais comme les deux faces d’une même réalité : le sens historique de la révolution et son envers messianique. Les analyses de Jean-Marie Apostolidès et Boris Donné sont lumineuses sur cette question, où l’on voit Debord en appeler à une «prise du pouvoir» et à la «Terreur» tandis que son alter ego lui réplique le célèbre : «Il faut construire l’Hacienda» dans son Formulaire pour un urbanisme nouveau. La version intégrale, qu’ils publient dans Écrits retrouvés, accentue encore le versant ésotérique, crypté et codé de références mythiques du texte. C’est ici qu’il y a une totale autonomie, une singularité radicale, de la trajectoire de Gilles Ivain. Pour ce jeune immigré d’origine russe, et dans la plus pure tradition du messianisme, il y a un «déjà là» de ce qui est annoncé comme à venir. On constate, dans le portrait tracé par Ivan Chtcheglov, profil perdu, que les expérimentations qu’il mène avec Guy Debord se réalisent. Qu’elles sont payées au prix fort de la folie qui avance. Mais la psychogéographie, la dérive, le détournement, l’urbanisme unitaire s’effectuent dans ce «Quartier» et par cette «Tribu» de l’Internationale lettriste (2). Au point que l’on peut dire que les bases sur lesquelles se sont établies le situationnisme ont été réellement vécues par ces «enfants perdus», à travers une courte unité de temps, dans l’espace d’une capitale encore proche de ce que décrit Aragon dans le Paysan de Paris. La multiplication des parutions, sur cette période, fait varier l’angle, on en vient à considérer que l’Internationale lettriste fut à l’Internationale situationniste ce que le dadaïsme a été pour le surréalisme, avec à la clef une réévaluation des découvertes lettristes (3).

Lettrisme et Situationnisme

Si l’on en voulait une preuve supplémentaire, il suffirait de lire les deux livres de Patrick Straram, les Bouteilles se couchent et la Veuve blanche et noire un peu détournée. Ces romans autobiographiques sont l’application exacte de ce que vivait alors le trio que Straram formait avec Guy Debord et Gilles Ivain. La Veuve blanche et noire un peu détournée est le détournement d’un roman de Ramon Gomez de la Serna, mais au sens où les plans psychogéographiques et les métagraphies lettristes sont des relevés et des inducteurs d’expériences réelles, et dites «influentielles» sur le comportement. Dans un commentaire de son livre, l’écrivain exilé au Québec écrit : «Vécu et écriture s’inter-agissent, n’ont d’intérêt pour moi et de sens que l’un renvoyant à l’autre, l’un dans l’autre. (…) Le collage, j’ai appris à ne plus l’entendre seulement comme technique ou esthétique, mais véritablement comme éthique ; vie quotidienne, projet, jeu, amour, politique, je les vis comme collages.» L’hallucination devient concrète, l’alcool une discipline de distorsion temporelle, spatiale, à la manière dont leur référence commune Malcom Lowry, avec le Consul d’Au-dessous du volcan, réinvente la vision de ce qui l’entoure.

lesbouteilleslaveuve

On remarquera aussi la proximité d’alors de Guy Debord, la communauté de pensée qu’il entretient avec ses camarades. Dans les Bouteilles se couchent, le récit d’une «grande beuverie» des membres de la «Tribu», chez Moineau, ce bar de tous les excès transgressifs, Straram lui fait dire : «Vous n’ignorez pas le mur, le célèbre au-delà psychique, cette hantise originelle de l’explication du pourquoi, qui a provoqué mythes et symboles, la traversée du fleuve, la Quête du Graal, le Livre de Thot, Ishtar, Vaudou, mille magies et rites ? Souci religieux de provoquer ou éviter le déroulement cosmique, interruption des cycles planétaires, rencontre de deux sphères d’où jaillirait le messie, un messie logique….»

Au-delà des divergences idéologiques qui vont se faire jour, Straram démissionne de l’Internationale lettriste par solidarité avec Chtcheglov, c’est un cap extrême qui a été atteint. Lorsqu’il aura renoué avec Guy Debord en 1963, celui qui se fait encore appeler Gilles Ivain lui mentionnera, à propos de leurs dérives : «C’est miracle que nous n’en sommes pas morts. Nous possédions une mauvaise santé de fer.» L’exploration de ce monde sans dedans ni dehors, où la psyché s’indicerne avec la quête des mystères de l’espace urbain, les a menés très loin vers une dissolution d’identité. Patrick Straram est arrêté sur la voie publique, menaçant d’un couteau les passants, puis interné ; dans le même état d’ivresse que Chtcheglov au moment où il détruit un bar avant d’être interpellé, bientôt ce sera l’insuline et les électrochocs en psychiatrie. Vivre l’utopie, comme si elle était présente, implique de franchir une frontière, l’exergue du Formulaire pour un urbanisme nouveau était en ce sens explicite : «Sire, je suis de l’autre pays». L’aspect fantomal de ces figures de l’avant-garde n’est que le passage obligé pour une vie aux limites de la raison, dans la conquête de continents inédits de la connaissance. En 1978, avec son film In Girum imus nocte et consumimur igni, Guy Debord saisira dans la pellicule ces formes disparaissantes, leur rendant hommage. Il faut réentendre sa voix, alors qu’à l’image apparaît Ivan Chtcheglov, venir dire : «Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le plus grand moment de nos aventures ; celui qui, en ces jours incertains, ouvrit une route nouvelle et y avança si vite, choisissant ceux qui viendraient ; car personne d’autre ne le valait, cette année-là ? On eût dit qu’en regardant la ville et la vie, il les changeait. Il découvrit en un an des sujets de revendications pour un siècle.» On y entend le bruit de cataracte de l’écho du Formulaire : «Toutes les villes sont géologiques et l’on ne peut faire trois pas sans rencontrer des fantômes, armés de tout le prestige de leurs légendes.»

(1) Sur l’influence de Chtcheglov, des lettristes et des situationnistes sur l’urbanisme, vient de reparaître remanié de Jean-Louis Violeau Situations Construites (deuxième édition actualisée). Coll. 11/Vingt, éditions Sens&Tonka, 2006.

(2) Il faut entendre par «Quartier» l’envers de Saint-Germain-des-Prés, l’endroit où voyous et «voyelles» souvent mineures se rencontraient ; et par «Tribu» le nom que se donnait la nébuleuse autour de l’Internationale lettriste. Voir la Tribu du récemment disparu Jean-Michel Mension, Allia, 1998.

(3) À ce sujet, l’un des livres les plus importants reste de Guy Debord le Marquis de Sade a des yeux de fille, Fayard, 2004. Ses lettres de jeunesse à Ivan Chtcheglov y sont publiées en fac-similé.

Ecouter le diptyque sonore  Guy Debord : Les Fantômes irréguliers de l’avant-garde