Jan Fabre le samouraï téméraire du Louvre

Entretien avec Yan Ciret

Les grandes verrières du Louvre donnaient sur un monde arrêté, une lave invisible avait pétrifié les marbres blancs, comme des suaires, que nous surplombions. Jan Fabre regardait ces déesses aux yeux caves, ces faunes châtrés, ces satyres et vestales, comme une punition divine venue de son univers païen. Carquois, flèches, boucliers tavelés de têtes de Gorgones, plantaient un décors où sa parole se déroulait à la vitesse métronomique, de celui qu’il appelle : « Le guerrier de la beauté ».  Cet imperméable, qui lui fait une carapace, et que je lui ai toujours connu, avec baskets et jeans denim juraient, avec ce Pompéi de plâtre délavé. Il venait se confronter avec ses « maîtres anciens », dans les salles nordiques du Louvre. Lapins écorchés pendus par les pieds écartelés, raies luisantes, sur le vermillon rosacé des huitres et leurs goémons, pelures d’orge, on y retrouvait tout son bestiaire. Ces natures mortes attelées aux scènes de genre ou d’histoire, batailles, traités, renvoyaient à ses performances. Son théâtre cruel trouvait-là, un écrin parfait. Ses mains mobiles malaxaient ses mots, comme si, il voulait encore contraindre la matière, les corps, la scène, et faire couler le sang de la Vierge. Il me rappela, notre dernière discussion, et cette phrase : « Il ne faut pas laisser la nation aux nationalistes ». On continua cette conversation en anglais.

Yan Ciret : Dans cette exposition, performance, installation, au Musée du Louvre « Jan Fabre, l’Ange de la métamorphose » (1., vous vous mettez dans un dialogue, très particulier, profond et étrange, avec les maîtres flamands, hollandais, allemands, Van Eyck, Jérôme Bosch, Rubens ou Rembrandt. On a la sensation d’un double mouvement contraire, de pôles magnétiques antagonistes, inventoriés simultanément. Une « anabase », montée vers les sources des mystères, un plan guerrier ; et son double la « catabase » descente vers la mort, les enfers, le démoniaque, un plan héroïque. Ce renversement des valeurs, qui va de la vitalité créatrice à la destruction de la chair, de l’esprit, n’est-ce pas ce passage angélique, ces métamorphoses que vous peignez dans ces dialogues ?

 Jan Fabre : Pour moi, cette exposition est une sorte de célébration de la vie et de la mort à travers des métamorphoses. Quand vous pensez au titre « l’Ange de la métamorphose», pour moi cette métamorphose représente l’idée d’être en mouvement, d’être dans le changement. J’ai l’idée que les anges représentent des messagers, mais aussi bien Lucifer, que les anges sont également des modèles. Quand nous regardons un ange, l’ange est parfait, orignal, unique, extatique, innocent. L’humain est son opposé, il n’est pas singulier. Nous ne sommes pas unique, nous ne sommes pas statiques, nous créons le mouvement, nous sommes coupables, nous ne sommes pas originaux. Mais en même temps cela rend notre esprit et notre corps intéressants, parce que nous échouons toujours et malgré nos échecs nous continuons organiquement et essayons de rendre les choses meilleures. Alors l’exposition est une sorte de refus du cynisme, une croyance envers le genre humain, une croyance en la défense de la vulnérabilité du corps humain.

leguerrierdelabeaute

 Yan Ciret : Vous utilisez des matières organiques, charnelles, mais aussi physiques, animales, végétales, dans la manière de votre possible ancêtre Jean-Henri Fabre, l’entomologiste, l’ami de Darwin et de Maeterlinck. Mais cette cosmogonie des fluides, des corps évidés, des natures mortes flamandes, des memento mori,vous conduit à une transmutation des éléments, l’un passe dans l’autre, les os humains reviennent dans la blancheur des aubes, dans l’aura des saints, mais aussi dans les monochromes blanc de Robert Ryman. Il y a une puissance d’anamorphose symbolique, dans votre œuvre, mais qui se change en une « poétique de l’élémentaire » ou pour reprendre un livre de J.M.G Le Clézio, une « extase matérielle » ?

Jan Fabre : De manière matérialiste, quand on pense au sens de l’or, à la couleur bleue, aux os humains, vous voyez les liens, parce que l’or revient dans les peintures classiques, il signifie la spiritualité, le bleu revient parce que c’est la couleur la plus chère, il revient dans « le culte de Marie » ; les os broyés sont là parce que le peintre choisit ces éléments pour leurs sens alchimiques. En dehors du sang, et des os, nous créons une croyance dans les anges, un règne en dehors du corps. Le christ est un modèle. Depuis l’instant de sa mort, nous vivons dans les stigmates de son corps. Je me place à l’extérieur du squelette, dans la matière même du corps. J’utilise cette matière, parce que sortir du corps signifie : penser que la personne ne peut plus jamais saigner. Imaginez que l’homme du futur possède une nouvelle peau, qui ne puisse plus saigner. Ce serait un nouveau modèle de pensée, un nouveau modèle de religion.

lepouvoirdesfoliestheatralesLe pouvoir des folies théâtrales, 1984

murdelamonteedesangesMur de la montée des anges (1993)

Yan Ciret : On voit très bien, que vous tramez des mythologies extrêmement différentes, éloignées, du passage, ou plutôt du trait d’union, entre le vivant et le morbide, l’effroi et la beauté, ce que l’on retrouve dans les grands textes sacrés, ceux de la « Grande Tradition ». Les égyptiens anciens appelaient cette « Tradition » : « La table d’émeraude ». Au sens de Jung et son « Livre rouge », où se rejoignent tous les archétypes, les symboles qui traversent « l’inconscient collectif » dans les civilisations. Mais, vous avez tiré du « Livre des morts » égyptien, un insecte particulier, qui jette un pont d’accompagnement vers l’au-delà, le scarabée ?

Jan Fabre : Les scarabées reviennent, dans mon œuvre, comme une sorte de brèche, du passage de la vie à la mort, mais la mort, non pas dans un courant d’énergies négatives, mais dans un courant d’énergies positives. Je pense que nous essayons d’apporter une lecture par l’imagination et à l’intérieur de cette imagination, il y a comme une sorte d’énergie organique.

jugementdernierRogier Van Der Weyden, Le jugement dernier (1446 – 1452)

Yan Ciret : Quels rapports avez-vous avec « la mystique », vous venez d’un endroit du monde, où la plus grande féodalité côtoyait la plus grande mystique ? Je pense à Hadewijch d’Anvers ou à Hildegarde de Bingen, ces grandes mystiques, aux « béguinages médiévaux » ? On ressent ce croisement entre les blasons d’armures et les blasons de sainteté, qui finissent par s’unir. Comme vous pouvez mettre en tension des mygales rampantes et la virginité nuptiale d’une jeune mariée ?

Jan Fabre : Je suis un mystique contemporain. Vous savez, les catholiques ont fait du mystique, quelque chose de mauvais, ils l’ont rendu malheureux, parce que les mystiques étaient vraiment reliés à leur vie organique, à la nature, aux arbres, aux insectes, aux poissons, et en même temps ils étaient connectés à leur idéal de bonheur parce qu’ils le vivaient 48 heures par jours et que quelque chose fait, qu’être mystique n’est plus compris dans la vie actuelle. Le mystique actuel peut être dans la représentation d’une Vierge ou d’un guerrier, ceux qui viennent pour défendre cette sorte de beauté ; la beauté non seulement comme un principe esthétique, mais comme un principe éthique. La destruction et la vitalité ne sont pas des principes négatifs. Tandis que la destruction, liée à l’agression, agit elle de manière négative ; c’est être dans la terreur de son propre esprit et la terreur de son propre corps ; les plus grands docteurs en philosophie sont les animaux. J’ai fait une performance uniquement avec des animaux, ils possèdent une intelligence que nous avons perdue.

elleetaitellememeElle était et elle est, même (1991)

Traduction et adaptation – Marjorie Godefroy et Yan Ciret.

Entretien pour « France Culture », émission « Surpris par la nuit », séries « Royaume forain » et « Royaume forain remix » de Yan Ciret, diffusées entre avril 2008 à octobre 2009.

(1.  « Jan Fabre, l’Ange de la métamorphose », Jan Fabre invité au Musée du Louvre investit les salles des peintres du Nord. Avec ses propres œuvres en regard, (2008).

https://angelos.be/eng/exhibitions/jan-fabre-in-het-louvre-engel-van-de-metamorfose

 

 

 

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